L’IMPASSE DU BREXIT

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Le Brexit était prévisible, et depuis longtemps : c’est la thèse de Jean-Louis Clergerie, qui décrit dans le détail l’histoire mouvementée des relations entre l’Europe et la Grande-Bretagne depuis Churchill jusqu’à Margaret Thatcher et au premier référendum de Brexit en 1975.

Il fait aussi le récit de la véritable saga qui s’est déroulée depuis le vote du Brexit en 2016 jusqu’à la nomination de Boris Johnson.
Et constate que l’Angleterre est aujourd’hui un pays fragilisé socialement et politiquement.

Pour lui, les dirigeants britanniques, qui se trouvent dans une impasse, récoltent le fruit de décennies de discours et de décisions ambiguës.

Jean-Louis Clergerie est professeur émérite de droit public. Il a enseigné à l’Université de Limoges et à l’Institut d’études européennes de Bruxelles.

Il est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages, dont L’Union européenne (avec Annie Gruber et Patrick Rambaud), Précis Dalloz, et Les politiques communes de l’Union européenne, Ellipses.

Extrait(s)

(…) Le Brexit obligerait les Anglais à rembourser au moins 42 milliards d’euros à l’ensemble de leurs anciens partenaires. Dans son « Rapport sur les différents scénarios de sortie de l’UE » rendu public le 28 novembre 2018, la Banque d’Angleterre, qui s’était plutôt montrée favorable au compromis négocié par Theresa May, a prévu, en cas d’absence d’accord, une chute de la livre d’au moins 25 %, ainsi qu’une baisse du produit intérieur brut (PIB) de 7,8 % à 10,5 % d’ici à 2024, par rapport à ce qu’il aurait été sans le Brexit. Elle estime également que le taux de chômage monterait à 7,5 % et l’inflation à 6,5 %, alors que les prix de l’immobilier plongeraient de 30 %. Même dans le cas du maintien d’une relation étroite avec l’Union, le PIB diminuerait de 1,2 % et 3,8 % d’ici 2024. Le gouverneur de la Banque d’Angleterre, Mark Carney, avait tenu à préciser : « notre travail n’est pas d’espérer le meilleur, mais de nous préparer au pire ». Un rapport du gouvernement, également du 28 novembre, avait pour sa part évalué la perte de PIB à 9,3 % en quinze ans et montré que les secteurs les plus touchés, en cas d’absence d’accord, seraient l’automobile et la chimie, affectant plus de 20 % de la production.

Il est extrêmement probable que le Brexit entraînerait aussi le départ de Londres de la City, qui constitue l’unedes plus importantes places de marché au monde,avecNew-York, Tokyo et Hong Kong et la première en ce qui concerne les devises. Ce quartier accueille en outre la Bourse de Londres (« London Stock Exchange »), le marché de l’assurance (« Lloyd’s of London »), la Banque d’Angleterre (« Bank of England »), ainsi que quelque 500 établissements bancaires ou compagnies d’assurances et de très nombreuses entreprises multinationales. Le gouvernement britannique devra également s’efforcer de conserver près de quarante accords commerciaux liant l’Union et certains pays tiers lesquels représentent 12,1 % de l’ensemble du commerce britannique. Après avoir assuré que l’accord commercial post-Brexit avec l’UE serait « le plus simple au monde »… Jusqu’au site français Veepee (ex Vente-privée.com), qui a décidé, à partir du 6 mars 2019 de se retirer pour une durée indéterminée du marché britannique, où il était pourtant présent depuis onze ans, en raison des « circonstances actuelles d’incertitude économique », en cas de sortie sans accord.

Le Brexit a également des conséquences dévastatrices sur le plan politique. Le parti conservateur de Theresa May est incapable de définir une stratégie de sortie. Selon un sondage effectué par la société YouGov, les 15 et 16 avril 2019, il ne rassemblerait désormais plus que 15 à 17% des intentions de votes, le plaçant ainsi en troisième position. Nombre de ses électeurs favorables à une sortie de l’Union ont en effet rejoint les rangs du nouveau parti du Brexit qui arriverait en tête avec 27% des voix, soit pratiquement le même nombre de suffrages obtenus (27,49%) aux élections pour le Parlement européen en mai 2014 par l’Ukip (United Kingdom Independence Party).Son président, Nigel Farage, a indiqué que le résultat des élections européennes, auxquelles son pays a finalement décidé de participer le 23 mai 2019, aurait des conséquences sur l’éventualité d’un second référendum, et qu’une victoire de son parti diminuerait les probabilités d’un second appel au peuple.

Plusieurs dizaines de démissions ont eu lieu, qu’il s’agisse de ministres ou de membres du cabinet de Teresa May. Le 22 mai 2019, veille des élections européennes, la Ministre chargée des relations avec le Parlement, l’eurosceptique Andrea Leadsom, a annoncé son départ du gouvernement, estimant «ne plus croire » qu’elle fut en mesure d’appliquer le résultat du référendum de juin 2016 en faveur du Brexit ; elle s’opposait tout particulièrement à l’organisation d’un second référendum, un temps souhaité par Theresa May en cas d’approbation de son accord de divorce. Cette nouvelle démission, la 36ème depuis sa prise de fonction en juillet 2016, était la 21ème directement liée au Brexit ! Le 8 juin 2017 Nick Timothy et Fiona Hill conseillers particuliers de Teresa May ont également choisi d’abandonner leur poste, après des élections législatives désastreuses pour le Parti conservateur… Son incapacité à gérer la sortie de l’Union a enfin conduit la Première ministre à quitter son poste de présidente du parti conservateur et de Premier ministre, le 7 juin 2019.

Sur un plan plus sociétal, une étude publiée le 22 mars 2019 par l’Association nationale pour la santé mentale a révélé que quatre Britanniques sur dix se considèrent psychologiquement affectés par le Brexit ; 43% des personnes interrogées disent avoir ressenti de l’impuissance, 39% de la colère, 38% de l’inquiétude et 17% de forts niveaux de stress au cours des 12 mois précédents. Ils n’étaient, par contre que 9% à y voir un motif d’espoir, 3% un motif de réjouissance, et seuls 2% d’entre eux ont confiance dans la suite du processus. Cette enquête montre également que pour 19% des sondés, le Brexit peut être à l’origine de différends familiaux.

Le Brexit devrait également entraîner le départ des 763 Britanniques siégeant au sein des conseils municipaux en France (les plus nombreux étant en Charente, en Dordogne et en Lot-et-Garonne), conformément à la directive 94/80 du Conseil du 19 décembre 1994, qui confère le droit de vote et d’éligibilité aux élections municipales aux citoyens de l’Union qui résident dans un Etat membre dont ils n’ont pas la nationalité. Pour parer à toute éventualité, l’Assemblée nationale française a voté le 11 décembre 2018 un projet de loi habilitant le gouvernement à prendre par ordonnances les mesures de préparation du retrait du Royaume-Uni de l’Union européenne avec ou sans accord.

D’un point de vue plus anecdotique mais révélateur de l’état de nervosité du pays sur le sujet, Victoria Bateman, enseignante chercheuse en économie à l’Université de Cambridge, qui avait déclaré que le Brexit laisserait les Anglais « à poil », s’est exhibée entièrement nue à plusieurs reprises à la télévision britannique et sur une scène de théâtre afin de pouvoir mieux « se faire entendre » du plus grand nombre. La journaliste Rachel Johnson, sœur de Boris Johnson, ancien chef de la diplomatie britannique, partisan d’un Brexit dur et futur Premier Ministre, n’a pas non plus hésité à enlever sa chemise en direct sur Sky News durant l’émission de débats The Pledge, en invitant le Hard-Brexiter Jason Rees-Mogg à un « débat à nu »  (16 février 2019). De son côté, l’épouse du Président de la Chambre des Communes, le conservateur John Bercow, a placé sur le pare-brise de sa voiture un autocollant « Merde au Brexit !».

Pour bien comprendre la situation actuelle, il ne faut pas oublier que ce pays n’existe que depuis 1707 lorsque les royaumes d’Angleterre et d’Ecosse se sont unis pour former le Royaume de Grande-Bretagne, qui, après avoir intégré en 1801 le Royaume d’Irlande, devient le Royaume-Uni de Grande Bretagne et d’Irlande. Quand en 1922, l’Irlande du Sud décide de faire sécession, il devient alors le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord. Il se compose de quatre « nations constitutives » (Angleterre, Pays de Galle, Ecosse, Irlande du Nord), qui disposent chacune de leur propre administration et sont dirigées par des gouvernements locaux. Cette relative absence d’unité explique la diversité des réactions au Brexit, même si les Britanniques se sont toujours montrés réticents par rapport à l’Europe.

Dès qu’ils ont rejoint les Communautés européennes (1er janvier 1973), les Anglais qui, depuis la fin de la première guerre mondiale, ont toujours eu une position ambigüe vis-à-vis de la construction européenne, n’ont en effet jamais cessé de manier le chaud et le froid, en refusant d’approuver la plupart des grandes réformes (accords de Schengen, monnaie unique, volet social…), et en faisant constamment pression sur leurs partenaires, les menaçant même à plusieurs reprises de se retirer. Ils ont toutefois accepté de s’associer à plusieurs projets européens, comme le programme Ariane qu’ils avaient même contribué à lancer avec la France et l’Allemagne le 31 juillet 1973 et qui a débouché sur la création, le 31 mai 1975, de l’ « Agence Spatiale Européenne » (ESA). Ils ont également rejoint le consortium Airbus en 1979. Tony Blair se prononcera ensuite en faveur d’une « capacité autonome de décision et d’action » en matière de défense européenne,

Quand ils finissent par décider de quitter l’Union, lors du fameux référendum du 23 juin 2016, les Britanniques se montrent tout à fait incapables d’assumer ce choix : « Brexit or not Brexit ? », « Deal or not Deal ? ». La Chambre des Communes a même refusé à trois reprises d’approuver l’accord de sortie pourtant difficilement négocié durant de long mois de discussions par leur gouvernement et les Vingt-Sept. (…)