Et si on prenait – enfin ! – les électeurs au sérieux

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En 2014, Jo Spiegel, maire de Kingersheim (Haut-Rhin), refusa la Légion d’honneur. Il souhaitait dénoncer « une démocratie en panne ».
En 2015, il a rendu sa carte du PS, devenu selon lui une « officine de conquête du pouvoir ».
Jo Spiegel est un élu et un citoyen en colère, déçu par le manque de courage de la classe politique. Dans sa ville de 13 000 habitants, il a prouvé depuis longtemps que l’on pouvait agir.
Expert reconnu de la démocratie participative, il soumet tous les projets à la concertation des habitants, a instauré le tirage au sort, délocalisé le conseil municipal dans une Maison de la citoyenneté, etc.
Dans ce livre d’entretiens, il raconte son parcours atypique, et fait sa part d’autocritique : oui, il a connu le goût du pouvoir ; oui, il reconnaît des défaites, comme le taux d’abstention ou le score du FN qu’il n’a pas su faire baisser.
Enfin, Jo Spiegel confie qu’il nourrit sa politique de lectures philosophiques (Hannah Arendt, Paul Ricoeur) et d’une intense quête de spiritualité.

Ancien professeur de sport et champion d’Alsace du 800 mètres, Jo Spiegel est maire de Kingersheim (Haut-Rhin) depuis 1989. Il a été conseiller régional (1986 – 1998) et conseiller général (1988 – 2015). Sa commune est devenue un laboratoire réputé de démocratie participative.

Extrait(s)

Les gouvernements successifs ont contribué au sentiment d’impuissance de l’action politique, et au désenchantement suscité par les promesses non tenues.

Les politiques, du baron territorial aux apprentis ministres, ont beaucoup contribué au discrédit provoqué par le sentiment qu’ils donnent de la politique, perçue comme une vaste cour de récréation et un grand concours d’egos. J’ai vécu le vertige du pouvoir en gagnant successivement toutes les élections : régionales, cantonales, municipales.

Je me sentais entraîné dans une logique de carrière. Mais cette ambition personnelle était associée à un projet collectif, dans une vision d’ensemble et dans une volonté de transformation sociale. Et je n’ai jamais oublié que j’ai été élevé dans une famille où le respect constituait la valeur des valeurs.

Je me souviens de cette soirée électorale des cantonales de 1988, où j’avais battu le député et conseiller général RPR Antoine Gissinger. Dans mon discours, j’ai insisté sur l’immense travail qu’il avait réalisé dans le canton. Je lui ai rendu hommage. Vraiment. Je n’ai par ailleurs jamais caché mon émotion dans mes expressions publiques.

Être plus un homme qu’un notable, c’est aussi partager ce que l’on ressent, l’empathie qui nous porte et tout ce que l’on peut dire de plus vrai, qui nous vient du cœur. Ce même soir, j’ai vu mon beau-père au bras de mon épouse. Ils étaient accablés de chagrin. Ils venaient de perdre une épouse et une mère quelques mois plus tôt. En les voyant tous les deux, l’émotion m’a saisi. Je ne pouvais plus dire un mot. Il y eut un long silence, partagé par une salle en communion. Ce fut à la fois un bel hommage, à une femme que j’adorais tant, et une soirée électorale où l’humain prenait le pas sur la victoire.

En 1989, quand vous vous présentez à la mairie de Kingersheim comme tête de liste, y a-t-il une priorité dans votre pro- gramme, un thème qui se dégage ?

Oui, nous avons placé l’enfant au cœur du projet. Cela reste le l conducteur d’une ville qui aura, durant ce premier mandat, ouvert une nouvelle école, le Village des enfants, construit un équipement culturel original avec le CREA (Centre de rencontre, d’échanges et d’animation) et initié le festival MOMIX, qui fait aujourd’hui partie des quatre ou cinq grands festivals pour le jeune public en France. Ces projets, qui auront donné le sou e et l’identité d’une ville qui en manquait, font partie de ce que j’appelle la parole tenue et la promesse en politique : dire ce que l’on va faire et faire ce que l’on dit. À l’issue de ce premier man- dat, nous avons été réélus à 65%. Et ce, malgré la nécessité, à laquelle nous avons été confrontés, d’augmenter le taux de la scalité locale de 45% en deux ans.

Pourquoi avoir donné la priorité aux enfants ?

D’abord parce que ce sont les citoyens de demain. Ensuite parce que mobiliser les enfants, c’est mobiliser les familles. En n, parce qu’en travaillant avec le conseil municipal des enfants, on aborde vraiment les questions d’intérêt général. Nous l’avons institué en 1989, parmi les tout premiers de France. Puis j’ai renoncé à poursuivre ce e expérience, comme je refuse de créer un club du troisième âge. Dans le processus démocratique mis en œuvre dans ma commune, à travers les conseils participatifs (voir page 57), j’essaie de rassembler de plain-pied toutes les ressources humaines et sociales pour agir ensemble. Je pense que l’atomisation des instances démocratiques, par âge ou par centre d’intérêt, ajoute à l’atomisation de notre société.

Avec le recul, c’est aussi à nos enfants que je pense quand je considère que la question centrale du XXIe siècle est écologique. C’est notamment le sens de mon engagement pour la transition écologique et énergétique dans l’agglomération de Mulhouse depuis plus de dix ans.

Notre démocratie essentiellement fondée sur les élections (de plus en plus boudées par les Français), donc sur la conquête du pouvoir par les partis politiques, montre ses limites de mandats en mandats.

Les électeurs attendent l’alternative, ils ne récoltent que l’alternance.

Les changements sont essentiellement sémantiques. D’où le désenchantement, le rejet et la défiance à l’égard de ceux qui sont en responsabilité !

Comment peut-il en être autrement quand, pour gagner les élections, on applique les mêmes ingrédients que pour le marketing commercial :

– La séduction, alors qu’il serait urgent de parler vrai. Mais les électeurs sont-ils en capacité, dans un pays passé maître dans l’addition des corporatismes, d’entendre la vérité ?

– La caricature, alors que notre société est marquée par la complexité. Mais se donne-t-on le temps et les moyens d’aller au fond des sujets ?

– La posture, qui fait que l’on s’oppose quand on est dans l’opposition, et que l’on est persuadé d’avoir toujours rai- son quand on est dans la majorité.

Quel spectacle indigne que le débat politique dans notre pays !

Pas même digne d’une cour de récréation…

Personne ne croit que le salut viendra des extrêmes. Mais ils constituent le refuge et le réceptacle de toutes les colères et de toutes les désespérances.

Réveillez-vous, Pierre Mendès France, Charles de Gaulle, Vaclav Havel, vous qui, avec d’autres, avez su conjuguer l’utopie, la résistance et l’engagement !

C’est-à-dire le courage de parler vrai et d’agir juste.

Réveillons-nous, là où nous sommes, dans les petites décisions qui font la vie de tous les jours, afin d’offrir l’ambition d’une société intelligente et fraternelle !

Le changement se fera en-haut et en-bas.

Il se fera en nous, avec nous et parmi nous.

Vaclav Havel, quand il a été élu président de la République de Tchécoslovaquie, n’a pas cherché à a er ses concitoyens. Il voyait bien que la crise démocratique était une crise systémique. Et, critiquant le système totalitaire, il disait ceci : « Nous avons accepté trop longtemps d’aller de démission en démission, de compromission en compromission. »

Face à l’hypertrophie électorale et partisane, qui ouvre des boulevards d’a-responsabilité, la démocratie-construction que je prône et que j’essaie d’établir dans la commune dont je suis le maire, Kingersheim, peut ouvrir des chemins d’espérance. C’est ce dont je souhaite témoigner à travers ce livre.

« Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres », avertissait Antonio Gramsci dans ses Carnets de prison écrits dans les années 1930.

Pour éviter le pire, ayons confiance en nous et en notre capacité à donner le meilleur de nous-même.